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Le pipeline ukrainien au cœur des tensions européennes

Par : Yuliana Glazunova - le 10 mars 2026


Image : rawpixel.com

La rencontre entre le Premier ministre slovaque Robert Fico et la présidente de la Commission européenne Ursula von der Leyen intervient dans un contexte de tensions croissantes autour du transit énergétique via l’Ukraine. Derrière la question technique du fonctionnement d’un oléoduc se joue en réalité un affrontement géopolitique complexe, où se croisent les enjeux de sécurité énergétique, la guerre en Ukraine et les équilibres politiques internes de l’Union européenne. Cette crise illustre une réalité structurelle : la transformation du système énergétique européen sous contrainte géopolitique.

Au cœur du différend se trouve l’oléoduc Pipeline Druzhba, l’un des plus vastes réseaux pétroliers au monde. Construit dans les années 1960 par l’Union soviétique, ce pipeline relie les champs pétroliers russes à plusieurs pays d’Europe centrale et orientale.

Avant la guerre en Ukraine, cet oléoduc transportait environ 1 million de barils de pétrole par jour vers l’Europe, alimentant notamment la Slovaquie, la Hongrie et la République tchèque. Malgré les sanctions européennes contre Moscou, ces flux ont continué à fonctionner partiellement grâce à des dérogations accordées à certains États d’Europe centrale, dont les infrastructures restent étroitement dépendantes de cette route énergétique.

Cette dépendance structurelle explique la réaction de Bratislava face aux perturbations du transit. Pour la Slovaquie, la question énergétique est devenue un enjeu de sécurité nationale.

 

Robert Fico et la stratégie du levier énergétique

Depuis son retour au pouvoir en 2023, Robert Fico a adopté une position plus critique à l’égard de la politique européenne de sanctions contre la Russie.

Dans le cadre de la crise actuelle, le dirigeant slovaque a utilisé un outil politique classique au sein de l’Union : la menace de blocage institutionnel. Bratislava a évoqué la possibilité de bloquer certaines décisions européennes liées au soutien financier à l’Ukraine tant que la question du transit énergétique ne serait pas résolue.

Cette stratégie s’inscrit dans une logique déjà observée chez le Premier ministre hongrois Viktor Orban : utiliser le système décisionnel européen — fondé en partie sur l’unanimité — pour négocier des concessions politiques ou économiques.

Dans ce contexte, la Slovaquie cherche à rappeler que la politique énergétique européenne ne peut être définie uniquement par des considérations géopolitiques globales, mais doit aussi tenir compte des réalités industrielles nationales.

 

L’Union européenne face à un dilemme stratégique

Pour la Commission européenne, la situation est particulièrement délicate. Depuis l’invasion de l’Ukraine par la Russie en 2022, Bruxelles a lancé une stratégie ambitieuse de réduction de la dépendance aux hydrocarbures russes, notamment à travers le programme REPowerEU.

Entre 2021 et 2024, la part du gaz russe dans les importations européennes est passée d’environ 40 % à moins de 15 %. Cependant, cette transition énergétique n’est pas uniforme à travers le continent.

Les États d’Europe occidentale ont pu diversifier leurs approvisionnements grâce à :

  • l’augmentation des importations de gaz naturel liquéfié (GNL),
     
  • le développement des infrastructures portuaires,
     
  • les connexions avec la Norvège ou l’Afrique du Nord.

En revanche, plusieurs pays d’Europe centrale restent dépendants d’infrastructures héritées de l’ère soviétique. Cette géographie énergétique asymétrique crée des tensions au sein de l’Union.

 

L’Ukraine au centre de la bataille énergétique

L'Ukraine occupe une position stratégique. Le pays demeure un territoire clé pour le transit énergétique entre la Russie et l’Europe.

Depuis 2022, Kyiv a progressivement réduit sa coopération énergétique avec Moscou. En janvier 2025, l’Ukraine a également mis fin à l’accord de transit du gaz russe vers l’Europe via son territoire, marquant une rupture majeure dans l’architecture énergétique du continent.

Pour les autorités ukrainiennes, maintenir certaines infrastructures énergétiques russes en fonctionnement pourrait être perçu comme un avantage économique indirect pour Moscou.

La question du pipeline devient donc un instrument de pression stratégique dans le cadre du conflit.

 

L’énergie comme instrument de puissance

La crise actuelle confirme une tendance lourde de la géopolitique contemporaine : le retour de l’énergie comme arme stratégique.

Pendant des décennies, l’interdépendance énergétique entre la Russie et l’Europe était considérée comme un facteur de stabilité. Cette logique reposait sur l’idée que des relations commerciales profondes réduisaient les risques de confrontation.

La guerre en Ukraine a bouleversé cette vision. Désormais :

  • la Russie utilise l’énergie comme levier d’influence,
     
  • l’Europe cherche à réduire cette dépendance,
     
  • les infrastructures deviennent des cibles ou des instruments de pression.

Dans ce contexte, chaque pipeline, terminal gazier ou réseau électrique devient un élément d’un échiquier géopolitique plus large.

 

Une fracture politique au sein de l’Union européenne

Cette crise révèle également une fracture politique entre plusieurs visions de l’Europe.

D’un côté, une majorité d’États membres considère que la rupture énergétique avec la Russie est nécessaire pour affaiblir l’économie russe et soutenir l’Ukraine.

De l’autre, certains gouvernements d’Europe centrale estiment que cette stratégie comporte des coûts économiques disproportionnés pour leurs économies.

Cette divergence reflète une tension plus profonde. L’Union européenne doit-elle fonctionner comme une alliance géopolitique face à la Russie, ou comme un marché économique où les intérêts nationaux restent prioritaires ?

 

La crise autour du pipeline ukrainien dépasse largement la question d’une infrastructure énergétique. Elle illustre la transformation profonde de l’ordre énergétique européen sous l’effet de la guerre et des rivalités géopolitiques.

Entre solidarité politique avec l’Ukraine, sécurité énergétique nationale et rivalités internes, l’Union européenne se trouve confrontée à un défi majeur : concilier ses ambitions géopolitiques avec les réalités économiques de ses États membres.

Ici, l’évolution de cette crise pourrait suivre plusieurs trajectoires. Premièrement, un compromis énergétique européen. Bruxelles pourrait proposer des mécanismes de compensation financière ou accélérer la diversification énergétique pour les États dépendants. Deuxièmement, une montée des tensions internes. Si Bratislava et Budapest utilisent régulièrement leur droit de veto, la cohésion politique de l’Union pourrait être fragilisée. Troisièmement, une recomposition énergétique du continent. À long terme, la crise pourrait accélérer la transformation du système énergétique européen vers de nouvelles routes commerciales, notamment avec le Moyen-Orient, l’Afrique et les États-Unis.

Dans ce contexte, la rencontre entre Robert Fico et Ursula von der Leyen pourrait constituer un test révélateur de la capacité de l’Union européenne à maintenir son unité face aux pressions énergétiques et politiques de la guerre en Ukraine.



Yuliana Glazunova

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Diplômée d’un Master en Études européennes et internationales de l’université Paris-Nanterre en 2023, elle se spécialise en géopolitique de l’espace Eurasie. Également chargée de veille Asie Centrale - Acteur chinois au sein de l’Observatoire Français des Nouvelles Routes de la Soie, ses études portent sur les relations diplomatiques, les échanges commerciaux et les problématiques sociologiques des pays de la zone eurasiatique.


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